Al-Ahram Hebdo : Israël a d’ores et déjà annoncé qu’il ne se retirait pas du Liban, à quoi s’attendre ?
Tokka Al-Naggar : Israël considère ces territoires comme des leviers de pression susceptibles d’être utilisés pour obtenir des arrangements sécuritaires durables le long de sa frontière nord. Il est donc probable que tout retrait soit conditionné à l’obtention de garanties de sécurité portant notamment sur l’absence de déploiement d’éléments du Hezbollah ou d’infrastructures militaires du mouvement à proximité de la frontière, ainsi que sur le déploiement de l’armée libanaise et des forces internationales dans ces zones. Par conséquent, un retrait complet n’est envisageable que dans le cadre d’un règlement plus global intégrant à la fois des dispositions sécuritaires et des arrangements politiques plus larges.
— Les Etats-Unis peuvent-ils contraindre Israël à accepter que l’accord inclue le Liban ?
— Washington dispose de leviers de pression diplomatiques, politiques et militaires. Toutefois, il est peu probable que les Etats-Unis puissent imposer un arrêt des opérations si Israël estime que sa sécurité nationale est directement menacée. Un cessez-le-feu global nécessiterait un accord plus large intégrant des garanties sécuritaires, notamment en ce qui concerne l’avenir de l’armement du Hezbollah, ainsi que le rôle de l’armée libanaise dans la période actuelle et dans la phase à venir. Les pressions américaines peuvent prendre plusieurs formes. Il peut s’agir, par exemple, de critiques publiques à l’encontre du gouvernement israélien, ce qui pourrait affecter la légitimité de l’action israélienne sur la scène internationale. Sur le plan militaire, Washington pourrait retarder la livraison de certains équipements ou cargaisons militaires. Des pressions économiques peuvent également être envisagées. En somme, les Etats-Unis disposent d’un large éventail de moyens de pression susceptibles d’influencer les décisions israéliennes.
— Quelles répercussions de l’accord américano-iranien sur le Hezbollah ?
— Le Hezbollah s’est directement engagé dans la guerre américano-israélienne contre l’Iran depuis le 2 mars 2026. Le mouvement a démontré une véritable résilience et une efficacité opérationnelle qui a surpris les experts et les analystes, y compris au sein des cercles sécuritaires israéliens. Par conséquent, il est peu probable qu’un éventuel accord entre Washington et Téhéran conduise à la disparition de l’influence du Hezbollah. En revanche, un tel accord pourrait affecter son rôle et ses fonctions. Le mouvement est, en effet, capable d’assurer une partie importante de son financement de manière relativement autonome par rapport à l’Iran. Au cours des quatre dernières décennies, il a développé un système de financement propre reposant notamment sur des réseaux de criminalité organisée, ce qui le rend moins dépendant des aides financières directes de Téhéran en période de pression ou de crise.
— Le Hezbollah sort-il donc renforcé ?
— Si l’accord américano-iranien venait à être consolidé et à évoluer d’un simple cessez-le-feu vers un arrangement politique plus large, l’avenir du Hezbollah dépend essentiellement de l’ampleur des concessions que l’Iran serait prêt à consentir en échange des bénéfices politiques et économiques qu’il obtiendrait de Washington. Quatre scénarios sont envisageables. D’abord, l’endiguement de la transformation politique. Dans cette hypothèse, le Hezbollah accepterait de réduire progressivement son rôle militaire en échange de garanties empêchant son ciblage ou son exclusion de la vie politique. Ce processus pourrait inclure une réduction partielle de son arsenal de missiles et de certaines capacités militaires, tout en conservant une partie de ses structures organisationnelles et de ses réseaux d’influence internes. Un autre scénario est basé sur un désarmement progressif. Si Washington et Israël considèrent que l’affaiblissement du Hezbollah constitue un objectif central de l’accord, le mouvement pourrait faire l’objet de pressions politiques et sécuritaires destinées à démanteler sa branche militaire. Toutefois, ce scénario se heurte à des obstacles majeurs. L’Etat libanais ne dispose pas actuellement des capacités militaires nécessaires pour imposer un tel processus par la force. En plus, le Hezbollah bénéficie d’un enracinement social et politique important au sein de la société libanaise, ainsi que d’une base populaire significative. Un troisième scénario se base sur le maintien du modèle hybride. L’Iran pourrait choisir de conserver le Hezbollah comme instrument stratégique de dissuasion, mais dans un cadre plus contraint. Le mouvement renoncerait alors à l’ouverture de vastes fronts militaires contre Israël tout en préservant une partie de ses capacités militaires. Dans ce scénario, le Hezbollah deviendrait davantage une force de dissuasion latente qu’un acteur armé activement engagé, un modèle relativement proche de certaines phases antérieures de son évolution. Enfin, on a le scénario basé sur les confrontations intermittentes. Si Israël refuse toute formule de règlement qui ne conduirait pas à un affaiblissement substantiel du Hezbollah, des affrontements sporadiques entre Israël et le Hezbollah pourront se poursuivre.
De manière générale, même en cas de succès de l’accord entre Washington et Téhéran, il demeure peu probable que le Hezbollah disparaisse ou soit entièrement dissous à moyen terme. Le scénario le plus plausible est celui d’une transition progressive du statut de fer de lance de l’axe iranien vers celui d’acteur politico-sécuritaire essentiellement libanais, avec des restrictions accrues sur sa capacité à mener des guerres régionales. Cependant, le maintien de l’occupation israélienne de certaines zones du sud du Liban, ainsi que la persistance des menaces réciproques peuvent ralentir cette évolution ou ne permettre qu’une transformation partielle.
— L’Etat libanais dispose-t-il de moyens réels pour contraindre le Hezbollah à remettre ses armes ?
— Non. Toute démarche en ce sens dépend essentiellement d’outils politiques, institutionnels et de pressions extérieures. Parmi les principaux leviers figure le renforcement du rôle de l’armée libanaise afin qu’elle puisse assumer pleinement ses missions. Par ailleurs, les aides internationales et les programmes de reconstruction du Sud-Liban pourraient être conditionnés à des réformes sécuritaires et souveraines. A cela s’ajoute la nécessité de bâtir un large consensus politique interne autour du principe du monopole de l’Etat sur l’usage de la force.
A court terme, il apparaît néanmoins peu probable que les autorités libanaises imposent un désarmement total du Hezbollah. Le scénario le plus réaliste demeure celui d’un endiguement progressif, passant par l’intégration de certaines fonctions sécuritaires et militaires dans les institutions de l’Etat, la limitation de l’usage des armes en dehors du cadre officiel et, à terme, une réduction graduelle du rôle militaire du movement.